Nouveaux territoires de l’économie…vers de nouveaux emplois ? - Interview de Victorin Gokpon

12 juillet 2017

« Les entrepreneurs de Seine-Saint-Denis sont des entrepreneurs "VTC" »

Depuis octobre dernier, le département organise un cycle de cinq conférences-débats, intitulé « Les Heures Innovantes de la Seine-Saint-Denis ». La dernière rencontre de l'année s'est déroulée aux Magasins généraux en partenariat avec le MédiaLab93. Les questions liées à l’emploi étaient au cœur de la quatrième rencontre des Heures Innovantes : Nouveaux territoires de l’économie…vers de nouveaux emplois ? Dans la foulée de cette rencontre, le MédiaLab93 s'est penché sur la question.

Territoire ubérisé ou « terre d'envol »  ? La Seine-Saint-Denis qui s'est souvent vécue comme à la remorque de la capitale, cherche à devenir une locomotive dans l'innovation. Elle a pourtant un vrai savoir-faire dans l'économie de services plus traditionnelle. C'est le point de vue de Victorin Gokpon. Consultant et expert de la création d'entreprise, il développe via sa société Premier Conseil différentes activités dont la mise en réseau de centres d'affaires de proximité.

Est-ce que les nouveaux métiers liés à la nouvelle économie sont accessibles aux entrepreneurs des quartiers populaires ?
Oui et non. Il y a des surdoués de l'informatique, de la communication qui apprennent sur le tas et qui ont une carte à jouer dans cette nouvelle économie. Mais entreprendre dans la nouvelle économie c'est beaucoup plus compliqué que dans l'économie traditionnelle. Car même avec la meilleure idée du monde, il faut le réseau et les moyens adéquats. Face à des investisseurs, les jeunes entrepreneurs du 93 font pâle figure car ils n'ont pas les codes pour discuter avec ces gens-là. Même nous en tant que consultants d'entreprises, nous ne disposons pas des codes suffisants pour les accompagner dans ce type de négociations. On a des jeunes avec des projets formidables mais nous n'arrivons pas à convaincre des investisseurs potentiels. Ca va être compliqué en Seine-Saint-Denis de faire du high-tech et de faire en sorte que les activités soient de forte valeur ajoutée. Et puis, la nouvelle économie est une vision à double tranchant. En automatisant, on dégrade l'emploi. Le jour où les caisses automatiques auront remplacé les caissières des supermarchés, ce sont des dizaines de milliers d'emploi qui disparaitront.

Que mettre en place pour changer la donne ?
Il faudrait des personnes moteurs qui se donnent à fond pour tirer tout le monde vers le haut. A l'instar de Xavier Niel et de son incubateur parisien par exemple. Même s'il a une idée derrière la tête avec tout ça, il rend service au passage. Il nous faudrait un équivalent dans le 93 avec des structures connectées les unes aux autres et une force de frappe qui soit telle que la personne la mieux qualifiée puisse aisément convaincre un investisseur juste en décrochant son téléphone. Ca ne peut se faire que par des personnes exceptionnelles. Je ne crois pas que le 93 puisse devenir comme ça d'un coup une nouvelle Silicon Valley. Quand on regarde le profil des gens qui créent des start-ups, c'est rarement de jeunes entrepreneurs issus des banlieues. Ceux qui ont les capacités pour n'y arrivent tout simplement pas parce qu'ils ne sont pas dans le bon réseau. Alors que dans l'économie plus classique, il y a de la place pour tout le monde. Créer une chaîne de restaurant ça reste encore possible avec un bon concept et un premier espace qui fonctionne, les investisseurs peuvent être intéressés. De même pour les services à la personne, un secteur en plein boom, ou le commerce de détail qui bénéficie à plein de la création de nouveaux quartiers.

Les entrepreneurs de Seine-Saint-Denis se sentent-ils au service de leur territoire ou plutôt au service de l'économie parisienne  ?
Les entrepreneurs de Seine-Saint-Denis sont des entrepreneurs "VTC". Ce sont des sous-traitants, des seconds couteaux par rapport à l'économie "qui gagne de l'argent". C'est une réalité avec laquelle il faut faire. De toute manière, un type content de se lever le matin, de mettre son costume, d'être indépendant, de retrouver une dignité même pour gagner 1500-2000 euros dans le mois, c'est toujours quelqu'un qu'on aura sorti de la galère ou du moins que l'on n'aura pas laissé dans sa condition de demandeur d'emploi ou de travailleur pauvre... On peut faire le parallèle avec les pays du Sud. Ces derniers ne peuvent pas rêver d'une économie à la française, ils ne peuvent que produire des ressources naturelles pour les pays développés. Peut-être que demain avec la manne financière qu'ils auront accumulé, ils feront autre chose. C'est un peu pareil ici. L’éternel débat du centre et de la périphérie.