Forum MédiaLab93 # 1 : S’engager oui, mais autrement - Interview 1

29 avril 2017

«Il faut soutenir une renationalisation du financement des associations»

S’engager oui, mais autrement - Interview 1

La France retient son souffle dans cet entre-deux électoral, souvent partagée entre dépit, fatalisme et parfois désespoir. Il est urgent de porter les regards vers les nouvelles formes d'engagement qui bouillonnent au creux de la société civile. Loin des partis politiques et du militantisme à la papa, des initiatives de toutes sortes témoignent d'une réelle créativité et accompagnent l'avènement de la société numérique. Arts, médias, syndicalisme, économie sociale et solidaire, autant de secteurs investis par les jeunes pour éclairer et transformer le monde avec de nouveaux outils et de nouvelles manières de faire.

Trois témoins ou acteurs nous racontent ces bouleversements  : un chercheur en sciences sociales pour parler partis politiques et mouvement associatif, l’un des co-créateurs de MakeSense, une plateforme collaborative orientée vers l'économie sociale et solidaire et le directeur de publication de La Zep, un dispositif média qui permet aux jeunes de se raconter.

Julien Talpin, chargé de recherches au CNRS

«  Le community organizing permet d’obtenir de petites victoires rapidement »

Pourquoi selon vous les partis politiques sont-ils autant déconsidérés, pourquoi ne sont-ils plus vus comme la forme principale d'engagement ?

La dernière élection en est une bonne illustration puisque plusieurs candidats ont précisément fait le choix de rompre avec les appartenances partisanes traditionnelles pour s'habiller d'un nouvel affichage qui a plutôt bien fonctionné d'ailleurs. Mais ce ne sont pas seulement les partis politiques qui sont déconsidérés, la démocratie représentative d'une façon plus large est vue avec beaucoup de défiance. Car le personnel politique est associé à trente ans de déceptions face à des engagements, des promesses faites et qui n'ont pas été tenues. C'est un élément central qui revient beaucoup dans les entretiens que j'ai pu faire avec les habitants des quartiers populaires. Je pense notamment à la question du vote des étrangers par exemple, qui depuis 1981, n'a jamais été réalisé. Une autre déception sur la période récente va concerner celle du récépissé lors des contrôles d'identité, qu'avait promis François Hollande. Pendant les périodes électorales, les politiques cherchent à attirer le vote des quartiers populaires mais une fois élus, ils ne font plus grand chose. Leur parole s'en trouve très fortement décrédibilisée. Enfin, les partis eux-mêmes sont perçus comme des espaces clos d'entre-soi, assez éloignés des considérations des citoyens ordinaires.

Quelle typologie de l'engagement citoyen peut-on alors donner aujourd'hui ?

En dehors du militantisme politique qui existe malgré tout, il y a principalement le mouvement associatif qui reste le vecteur d'engagement le plus important. On peut considérer qu'à partir des années 80, on assiste à un déclin des effectifs dans les partis politiques au profit des associations en général : mouvement d'éducation populaire, clubs sportifs, activités culturelles... Ce sont elles qui font vivre la démocratie dans les quartiers populaires notamment. Mais si les gens s'engagent, ils ont par contre beaucoup de mal à être reconnus par les élus, par les institutions, une difficulté à obtenir des moyens... Par exemple la coordination Pas Sans Nous, qui regroupe 200 associations issues des quartiers populaires, a pour revendication principale, la volonté d'obtenir davantage de moyens et d'autonomie par rapport aux institutions, aux collectivités locales et aux municipalités. Avec l'idée que ce qui rend l'engagement citoyen parfois difficile, c'est la relation implicite de clientélisme. Au fond, une municipalité va soutenir telle association ou tel événement à partir du moment où elle a le sentiment que les choses vont dans leur sens. Il y a un vrai enjeu à soutenir l'autonomie des mouvements associatifs qui passe notamment par la création du fonds d'initiatives citoyennes proposé par Pas Sans Nous qui viserait à renationaliser le financement des associations et des espaces d'engagement.

Quelle nouvelle forme d'engagement voyez-vous apparaître ?

En France l'idée de l'engagement est souvent de l'ordre du discursif. C'est à dire que lorsqu’on veut s'attaquer à un problème, on va organiser une conférence, un colloque... Ce qui est très bien. Je suis moi-même souvent invité à parler dans des initiatives de ce type-là. Mais ce n'est pas suffisant pour véritablement résoudre au quotidien les problèmes des habitants. Il faut mettre en place des actions plus concrètes. Il y a une forme qui vient des Etats-Unis et qui se développe en France, c'est le community organizing, qui se base sur des expériences de participation. Ces expériences américaines, marquées par un fort pragmatisme, avec des méthodes rationalisées, mettent en place des campagnes qui permettent d'obtenir des petites victoires rapidement, qui vont nourrir l'engagement. Elles apparaissent aujourd'hui pour de plus en plus de monde comme un modèle intéressant avec des outils utiles pour mobiliser les gens. C'est une approche d'éveil à la citoyenneté, différente de celle de l'éducation populaire, qui cherche plutôt à mobiliser le pouvoir d'agir.